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Vipassana : ce que 7 jours de silence m’ont appris

2 sept.
10 min de lecture

La salle de méditation


Deux semaines après être sorti du temple, je me pose enfin pour faire le bilan de cette expérience, qui je suis sûre, marque un tournant, un point clef, sur la façon dont percevoir la vie.

Bonne lecture.



L’expérience Vipassana


Vipassana est une pratique de méditation bouddhiste basée sur l’observation : observer ce qui est là : les sensations, les pensées, les émotions, sans chercher à les retenir, les modifier ou les juger. Les règles et la méthode peuvent varier selon les centres, même si l’enseignement global reste assez similaire.

Dans mon centre, les règles étaient strictes sur le papier : ne pas parler, aucune distraction (téléphone, ordinateur, lecture, écriture), ne pas manger après midi (seul le lait de soja était autorisé), se lever à 4h, méditer jusqu’au soir, ne pas faire de yoga ni de sport.

Voilà voilà.


Jour -2


Avant Vipassana, j’ai rencontré un voyageur sur l'ile de Koh Phangan qui l’avait déjà fait quinze fois.

Cet homme est un chercheur de vérité. Il voyage depuis neuf ans dans une quête de lui-même, pour comprendre, expérimenter, chercher.


Quand je lui posais des questions, banales ou plus poussées, il me répondait très souvent :

“I don’t know. All I can do is watch.”


Et je ne comprenais pas du tout ce genre de réponse. Ça m’agaçait même un peu.

Jusqu’à la fin de Vipassana, où tout a pris sens.



Jour 1


J’arrive à l’accueil à 13h et je ne pensais pas que l’expérience commencerait tout de suite.

Je n’avais pas forcément prévu de dire au revoir à mes proches à ce moment-là, sachant que mon téléphone allait être confisqué pendant sept jours.

À l’accueil, je rencontre un homme qui s’inscrit en même temps que moi. Le centre est assez autonome : chacun peut arriver et repartir à des moments différents. On commence donc rapidement à échanger et j’ai juste le temps d’avoir quelques informations sur lui avant que la nonne, debout à côté de nous, nous signifie que l’expérience a commencé.

Donc : noble silence.


Je n’aurai les autres informations sur lui qu’à la fin.

Et je sens déjà la frustration monter. Moi, signe d’air, devoir contenir cette envie d’échanger…

La nonne me demande ensuite mon téléphone. Là encore, je ne pensais pas que ce serait maintenant. J’envoie donc quelques derniers messages avant de le lui léguer pour les prochains jours.

Elle deviendra ma professeure.Et me montre ensuite ma chambre, des plus sommaires : un matelas fin en guise de lit, un fauteuil et un ventilateur. Les températures dans ce village du nord de la Thaïlande avoisinent les 35/40 degrés.


Puis nous voilà dans la chambre d’instruction où la méthode nous est enseignée.

Elle est étonnamment simple :

  • 3 prosternations conscientes.

  • Marche méditative très lente.

  • Méditation assise


Trois étapes qui forment un cycle. 30 min de pause et ON REPEAT.

Après ces quelques instructions, nous voilà déjà immergés dans l’autonomie totale de la méthode. On me donne un petit timer en guise de “téléphone”; avec une alarme réglée à 4h du matin.

Je commence avec dix minutes de marche méditative et dix minutes de méditation assise. Le temps doit toujours être équitable entre les deux.

Je m’exécute et, franchement, je trouve ça presque ludique.

Je suis encore complètement dans l’état de découverte. Mes seules distractions sont désormais le temple, ses allées dans lesquelles je peux marcher pendant les pauses, le tour du lac plus loin.  



Jour 2


Je me lève à 4h de manière plutôt volontaire, réveillée par les bols et une cérémonie bouddhiste que j’entends depuis ma chambre. Je suis encore dans la découverte.

Mais assez vite, une pensée apparaît : Ça va être très, très long.


Et je commence à me demander comment je vais tenir autant de jours ici.

Première négociation avec mon mental : je raccourcis l’expérience. J’étais initialement partie pour huit jours. Finalement, ce sera 7.

J’augmente aussi progressivement mon temps de méditation : cinq minutes supplémentaires de marche, cinq minutes supplémentaires d’assise. Me voilà donc à trente minutes par cycle.


Et j’ai mon premier entretien avec ma professeure, la nonne Julia. Un rendez-vous qui aura lieu tous les matins à 9h et qui deviendra assez précieux.

Il permet d’avancer dans la méthode, mais aussi de faire le point sur notre état physique et psychique. Et Julia me partage, au fil des jours, des leçons très simples qui vont finalement beaucoup m’accompagner.



Jour 3


Le plus dur psychologiquement.

Cette nuit-là, je ne dors presque pas. Il fait beaucoup trop chaud. 40 degrés ? Je n’en sais rien. Je n’ai plus aucune information extérieure, juste mes ressentis.


Je pars méditer. Et ce jour-là, je comprends la supercherie de mon mental.

Chaque mental est unique. Il a sa propre manière de fonctionner. Le mien, je découvre qu’il est très perfide. Je réalise qu’il crée constamment des histoires.

Parfois à partir de faits réels. Parfois à partir d’illusions.

Mais même lorsqu’il part d’un fait réel, il déroule derrière toute une histoire qui, elle, n’existe absolument pas. Elle pourrait exister. Elle pourrait arriver. Mais aujourd’hui, dans l’instant présent, elle n’existe pas. Et de ces histoires naissent des émotions.

Des émotions dans lesquelles je plonge complètement et auxquelles je m’attache. Ça peut durer quinze, vingt minutes. Parfois plus.


Et là, je prends conscience de tout le temps que je passe dans ces états qui n’existent que dans mon esprit. Mais aussi de toute l’énergie que je ne mets pas, pendant ce temps-là, à créer des choses qui m’élèvent ou participent réellement à mon évolution.

Cette réalisation est assez dure : trente ans que je vis comme ça.


Je ne sais pas si c’est lié à une hypersensibilité ou à autre chose. Mais en tout cas, je vois très clairement que ça se passe dans mon mental. Ce jour-là, Julia m’autorise (oui, parce que normalement c’est interdit) à faire une sieste. Elle me dit simplement : “Take it easy. Relax.”


Elle sait que ça fait partie du processus. Elle me donne aussi quelques prières qui m’aideront beaucoup. On prie d’abord pour soi, puis pour son entourage, puis pour le collectif.


“May all the people be free from suffering.”


Mais ce jour-là, j’ai aussi envie de me claquer la tête contre un mur.

Pendant une méditation, je plaque mentalement mon esprit contre le mur et je lui dis : sors. Arrête toutes ces conneries maintenant. Tais-toi.

Je suis en fight complet contre lui.

Évidemment, le but n’est absolument pas de combattre le mental.


À ce moment-là, j’ai juste envie de le dominer, de l’écraser, pour qu’il se taise enfin.

C’est dur. Je pleure. J’ai des chagrins hyper intenses, hyper profonds. Des choses remontent de ma relation qui s’est terminée, des projections avec d’autres personnes, des inquiétudes sur le futur.

Tous les sujets préoccupants deviennent ici extrêmement vivants. Et ça dure toute la journée.


À ce moment-là, je pense à toutes les personnes qui ont fait Vipassana et j’ai une immense admiration pour elles.


Je commence aussi à douter sérieusement de la méthode.

Je me dis : C’est beaucoup trop simple.


Dans mes méditations et mes expériences spirituelles précédentes, j’ai toujours eu tendance à aller chercher quelque chose de très précis : la source d’un problème, les blessures, les parents, les relations, les liens, les causes…


Ici : rien de tout ça.

On observe.

C’est tout.

Une pensée arrive : on l’observe.

Une émotion arrive : on l’observe.

Une sensation arrive : on l’observe.

Et surtout, on essaie de ne s’attacher à rien.

Je trouve ça presque trop simple pour fonctionner.


Ma chambre luxuriante


Jour 4


Je me réveille avec une bonne volonté : celle de faire mieux qu’hier.

Ça va beaucoup mieux. Mes émotions semblent s’être apaisées.


Après mon meeting avec Julia, je réalise aussi à quel point je suis dure avec moi-même. J’arrive même à me créer des objectifs au sein de Vipassana.

Faire dix cycles par jour, par exemple.

Évidemment, je n’y arrive pas. C’est complètement irréaliste.


Les pauses censées durer trente minutes se transforment parfois en pauses d’une heure. Mon corps a besoin d’intégrer les méditations.

Et finalement, ce jour 4 sera mon meilleur jour.


C’est là que j’atteins le plus longtemps ce que j’appelle les zones blanches.

La zone blanche derrière les pensées.


Une zone dénuée de tout, où il ne reste presque que le souffle. Un moment où l’esprit semble se dissoudre, s’éteindre, et où je perçois juste une sorte de bercement dans une immensité de paix et d’amour.


Waouh.


À un moment, je suis même très high. J’ai littéralement l’impression d’avoir pris de la drogue. Je flotte.

Quand est-ce que je vais redescendre ?

Je décide donc d’aller acheter un smoothie et quelques snacks pour m’ancrer un peu.

Je me retrouve dans une petite cahute qui vend de la nourriture et je suis incapable de choisir un snack. Je n’arrive presque plus à lire et je me prends les rebords des rayons. Je rigole toute seule.

Je mange, je bois et je rentre. Je redescend. Je m’allonge et sens toutes les cellules de mon corps vibraient, comme un réencodage.


Je commence aussi à beaucoup apprécier Julia. Je pense qu’au début elle ne m’aimait pas trop, mais maintenant je la fais rire.


Elle m’explique aussi quelque chose qui commence à changer ma perception de la méthode : cette forme d’introspection permettrait de laisser émerger des insights.

Les insights, ce sont des sortes d’intuitions ou de réalisations qui arrivent sans qu’on ait consciemment réfléchi au problème.


Elles viennent de l’intérieur. Presque comme un souffle, une inspiration.

Et soudain : une réalisation.


À ce stade, j’en suis à vingt minutes de marche et vingt minutes de méditation assise, donc quarante minutes par cycle.

Jour 4 est facile.

Je me dis que j’ai tout compris, tout gagné et que je pourrais presque repartir demain.

C’est bon, j’ai lavé tous mes péchés.

Je me sens en paix.



Jour 5


Les jours 5, 6 et 7 commencent à davantage se ressembler.


Jour 5, je compte quand même encore les jours qu’il me reste.

À ce stade, j’ai aussi négocié une autre règle : celle de ne pas manger le soir.

Je rêve d’une salade. Je vais donc dans le petit village à côté, je m’achète une salade et je la mange cachée dans ma chambre.


Cette salade me fait un bien immense.

C’est juste assez drôle de devoir se cacher pour manger une salade.


Je découvre aussi à quel point méditer demande un effort considérable.

Après certaines méditations, je me sens aussi fatiguée que si j’avais couru dix kilomètres.

Jour 5, c’est beaucoup de up and down.


Je reviens dans le moment présent, puis dans mes ruminations, puis dans le moment présent. Une phrase m’accompagne : Trust the process.

Et finalement, elle m’aura accompagnée quasiment tous les jours.

Malgré tout, je sens de plus en plus de paix.


Mes pensées deviennent aussi beaucoup plus primaires : la nourriture, le cleaning (on doit laver nos vêtements à la main), le planning de la journée…


Julia m’invite à demander pardon : pour moi, pour les autres et pour le collectif.


Et quand j’y pense, de l’extérieur, on doit vraiment avoir l’air de fous dans ce temple, tous habillés en blanc, à marcher au ralenti sans se regarder.

Je croise quelquefois le regard du jeune homme aperçu le premier jour. Il me fait parfois un clin d’œil en guise de soutien. Lui restera vingt jours. Force à lui.

Concernant le corps, mon genou gauche commence à me faire mal et mes jambes tirent parfois, mais ça va. On a des coussins à disposition, donc je ne morfle pas trop.


Les allées du temple


Jour 6


Le meeting avec Julia revient finalement sur les mêmes thématiques.

Des messages simples, presque évidents, mais qui résonnent exactement avec ce que je suis en train de vivre.

Don’t force it. Ne force pas les choses.

Let it go. Lâche.


Elle me dit que si les choses doivent se faire, elles se feront.

J’essaie de respirer dans ce message.

Mais plus la fin approche, plus mon mental recommence à s’agiter.

Le retour.


Elle me dit aussi qu’on ne peut pas retenir les choses.

Que tous les événements de la vie sont comme l’eau d’une rivière.

On ne peut pas la tenir entre ses mains.

Ce qui s’est passé est désormais dans notre cœur.

Peut-être que le moment présent, c’est simplement ça : ne pas essayer de retenir le passé ni de contrôler les projections du futur.

Être ici. Pour aujourd’hui.



Jour 7


À nouveau, cet état très, très high.


Je commence à me demander :

Qui suis-je si je ne suis ni ce corps, ni ce mental ?

J’ai l’impression que mon corps encode de nouvelles choses.


Et je commence aussi à prendre conscience des intuitions que j’ai eues pendant ces derniers jours. Les fameux insights.

J’en ai quatre assez importants.

Et deux vont se confirmer littéralement le jour où je récupère mon téléphone, lorsque je l’allume pour réserver un hôtel.


Deux messages m’attendent et confirment exactement deux intuitions que j’avais eues pendant la retraite. C’est fou : cette méthode fonctionne vraiment.

Les deux autres, se confirmeront avec le temps.

J’ai encore du mal à lâcher prise. À lâcher le contrôle que j’aimerais tellement avoir sur mon futur. Mais désormais mon mental devient un ami plutôt qu’un ennemi.

De ne plus le combattre.


À un moment, je le visualise même en train de respirer dans un espace lumineux à l’intérieur de mon tête.

Je ne sais pas si je suis fière de moi d’avoir fait cette expérience. La fierté n’est pas forcément ce qui me vient. Je suis surtout contente qu’elle se termine.

Et contente de tout ce qu’elle m’a permis de réaliser.


Il y a des règles que je n’ai pas respectées et je suis complètement en accord avec ça.

Oui, j’ai fait du yoga dans ma chambre quelques fois.

Oui, j’ai parfois mangé le soir.

Oui, j’ai parfois écrit.


Les règles telles qu’elles sont inscrites sont tellement dures que je me demande parfois s’il ne faut pas être un surhomme pour toutes les suivre.


Mais j’ai fait l’expérience à ma façon. J’ai vécu ce que j’avais à vivre.


Je ne sais pas si je recommande ce centre en particulier. Il demande, je trouve, une grande autonomie dans la pratique parce qu’on est vraiment livrés à nous-mêmes. Je pense que d’autres centres sont probablement plus accessibles, avec des programmes et des méditations en commun. On m'a recommandé plusieurs fois, un centre sur l'île de Koh Phangan, plus "adapté" aux occidentaux, qui apparement eset super.


Je suis maintenant rentrée en France et je n’ai pas encore installé une véritable routine de méditation. Mais je sens que ça m’appelle.


À la base, je ne suis pas une grande méditante. Mais je crois comprendre enfin ce qu’est réellement la méditation.


L’enseignement bouddhiste est très différent de ce que j’ai pu expérimenter jusque-là dans la spiritualité.


Pour moi, il est beaucoup plus simple. Le mental ne cherche pas forcément une cause.

Il ne cherche pas forcément une solution.

Il observe. Il accueille. Il ne force pas.

Et je trouve intéressant d'avoir aussi ce point de vue-là.


Parce que je pense que, comme souvent, l’équilibre est quelque part au milieu. Peut-être même que la vérité est au milieu.

Je ne prétends pas savoir.


Je crois simplement que la somme de nos expériences finit par nous donner une certaine sagesse.

Une sagesse qui, peut-être, nous apprend surtout une chose :

finalement, nous ne savons pas grand-chose.




Et maintenant, je comprends mieux ce fou rencontré avant Vipassana qui, à presque toutes mes questions, me répondait :


“I don’t know. All I can do is watch.”




 
 
 

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